Samedi 23 avril 2011
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12:10
Le passeur de fleurs poussait la montagne bariolée à grand renforts de grognements... ce qui dérangeait les marcheurs endormis.
Faut dire que tous les matins avant l'aube, le passeur de fleurs heurtait ainsi les rêves des marcheurs endormis...
Pourtant il essayait bien d'évacuer le moins de bruits possible ; surtout qu'il n'avait pas acquitté les deux derniers mois de droit de passage... à chaque fois il
avait peur de réveiller un marcheur endormi, et que celui-ci envoie une récrimination au Lieu.
En fait le passeur de fleurs poussait sa montagne (elle s'était un peu affaissée ces derniers temps, et ressemblait plus à une grosse colline qu'à une montagne....
enfin ça, c'est mon avis personnel) deux fois par jour : avant et après le coucher du soleil, une fois dans un sens, une autre fois dans l'autre.
Au retour ça craignait moins pour le passeur, parce que non seulement les marcheurs n'étaient pas encore endormis, ou endormis mais pas encore marcheurs, mais en
plus la montagne était plus légère, toute déshabillée de ses fleurs.... Enfin, quand tout allait bien...
Parce que justement depuis quelques temps les affaires c'était plus ça : le Tourneur était plus ou moins grippé, ronchon, et rechignait à faire son boulot... et la
terre tournait trop lentement ; ou ne tournait pas du tout. Résultat le jour se levait beaucoup trop tard et la nuit pouvait durer plus de vingt quatre heures... ça décalait tout et les marcheurs
endormis ne se réveillaient plus pour acheter les fleurs de jour.
Le passeur de fleurs n'était pas loin de penser, tout en suant et grognant d'efforts, qu'on n'était pas loin de marcher sur la tête!
… et ça l'embêtait bien, parce qu'il n'avait jamais eu accès au stage d'apprentissage de passeur de montagne la tête en bas.... et puis il se demandait aussi à qui
donc on payait le droit de passage quand on poussait la montagne la tête en bas : à la terre comme maintenant, ou bien au ciel? Parce que forcément, s'il poussait la montagne la tête en bas, ça
égratignerait le ciel ; surtout quand la montagne était toute garnie de fleurs d'arbres bien droits et bien pointus comme il les aimait ; ou bien à l'approche des fêtes de Noël... Et puis il
n'avait pas de rapport particulier avec le ciel et n'y connaissait personne....
Il pensait à tout ça le passeur de fleurs en faisant son boulot ; et puis aussi que sa terre à fleurs devenait de plus en plus sèche et poussiéreuse : les fleurs y
avaient bien du mal à rester fraîches et colorées jusqu'à l'ouverture du porte-monnaie des marcheurs endormis réveillés.
Eh oui... la vie devenait trop dure ; et la tâche du passeur de fleurs de fermer et d'ouvrir le jour commençait à lui peser.
Il rêvait d'une relève, maintenant qu'il était un peu usé, mais son fils passait son temps à moudre des fleurs artificielles... il ne serait jamais un sérieux
passeur de fleurs!
Ca aussi ça accentuait ses grognements, quand ses forces n'en pouvaient plus ou qu'il entendait ses os craquer, le passeur de fleurs ; quand l'humide lui givrait le
corps en sueur.... il lui semblait qu'il était condamné pour l'éternité... en tout cas jusqu'à ce qu'on l'autorise à devenir marcheur endormi... mais ça...
Et ce matin, la vielle l'a bien vu, du bord de sa fenêtre comme une bouche sombre dans le mur de l'immeuble du N°3 : elle y était accoudée depuis bien des heures...
depuis qu'elle n'avait plus eu l'autorisation d'être marcheuse de nuit, et elle avait entendu au loin arriver le bruit de vie du passeur de fleurs avec sa montagne vieille et clairsemée de trous
sombres au milieu des couleurs des fleurs de jour.
Alors elle avait compté la vieille : ça faisait trois ans que le ciel n'avait pas jugé bon d'envoyer une seule goutte d'eau sur la terre (en fait ils devaient être
fâchés, le ciel et la terre... c'était la seule explication). Du coup la vielle se demandait comment le passeur de fleurs pouvait encore récolter, sans eau? Est ce qu'il ne trafiquerait pas un
peu les ADN? Est ce qu'il ne se serait pas mis en cheville avec un fournisseur de fleurs artificielles? C'était bien possible, après tout...
Mais elle ne le jugeait pas, la vieille ; elle qui n'avait ni le droit de marcher endormie, ni celui de réveiller les escaliers des immeubles à grands coups de
seaux d'eau et de serpillère... puisqu'il n'y avait plus d'eau...
Non ; elle se disait au contraire qu'heureusement que le passeur de fleurs pouvait encore faire son job tant bien que mal malgré la mauvaise santé du Tourneur, car
sinon s'en serait fini, soit du jour soit de la nuit... tout ça allait sans doute dépendre du moment exact où le passeur de fleurs et -où- le Tourneur s'écrouleraient de fatigue...
Alors elle attendait, la veille, à sa fenêtre comme un trou noir dans le mur du N°3.
Elle attendait sans savoir ni vraiment quoi ni vraiment comment.
Elle enviait juste un peu les marcheurs endormis qui eux avaient la compagnie de leurs rêves... artificiels ou non... ils restaient ignorants tout au long de la
nuit, ces privilégiés!
Quoique... il en tombait de plus en plus ; raides morts dans leur sommeil...
La vieille a soupiré alors très fort..; à faire remuer la nuit déjà un peu poussée par le jour... et elle se disait qu'il serait peut-être temps que le Monde se
réveille...?
Ut le 20/04/2011
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