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4 octobre 2008 6 04 /10 /octobre /2008 14:23

Elle était lorraine comme sa sœur, ma mère, mais avec vingt ans de plus qu’elle.
Jeune femme elle résidait en Haute Savoie où son père avait construit un abri de bois contre la guerre et ses misères pour ses filles: son épouse, tante Madeleine et ma mère.
Dès la fin de cette guerre, un jeune-homme brun était venu lui annoncer sa flamme: il l’avait trouvée douce et belle, ce maquisard; il lui avait demandé de l’attendre, qu’il allait juste finir sa médecine à Paris.
Elle avait attendu deux ans, je crois; parce qu’elle le lui avait promis, et qu’elle n’a de sa vie jamais failli à la parole donnée.

Quand il était revenu pour demander sa main à mon grand père, tante Madeleine et lui s'étaient mariés et installés dans ce hameau de Haute Savoie: tonton Jean, donc, aimait les bois, les escapades en montagne et la neige.

Il avait ouvert son cabinet dans un immense chalet aux toits d’ardoises noires qui touchaient la neige par terre en hiver; il partait tous les jours faire sa tournée de malades ou de femmes en accouchement, dans ses chaussures de montagne ou sur des skis de bois.

Tante Madeleine et lui ont eu une fille. Une fille dont je n’ai connu que le petit portrait noir et blanc accroché au-dessus de la porte de la salle commune: elle était morte vers quatre ans de la typhoïde; enfin, j’ai le souvenir de cette maladie là: personne n’en parlait jamais; un puits de douleur qu’on laissait ouvert pour des pleurs solitaires, parce que la vie continuait, qu’il fallait faire de la place au bonheur des quatre autres filles qu’ils allaient engendrer tous les deux.

Tante Madeleine avait fait des études et, pour soutenir son mari et les habitants de la vallée, avait ouvert la seule pharmacie de la région, en sous-sol de la grande maison; au second sous-sol elle préparait elle-même les potions et médicaments prescrits par tonton Jean.

Et puis tonton Jean avait fait une course de trop en montagne: elle lui avait ôté l’usage de ses jambes. Je l’ai toujours connu avec deux choses flasques en bas du corps, qu’il traînait sur des béquilles en fer.

Tante Madeleine, elle, était un petit bout de femme mince, avec des cheveux gris comme ses yeux, tirés en queue de cheval, une blouse blanche qui n’arrêtait pas de monter et descendre les escaliers de la pharmacie au coup de sonnette des clients, des socs de bois qui ne la quittaient pas même en hiver pour aller faire les courses aux commerces du village, un à deux kilomètres plus loin.

La maison de ces deux là et de leurs filles était ouverte jour et nuit. S’y succédaient, outre les malades, (parce que pas de jambes n’avait jamais voulu dire pas possible de travailler pour tonton Jean) tous les hommes du village qui avaient envie d’un « petit coup » à trinquer en racontant leurs malheurs ou leurs rires.
La bouteille à « petits coups » était toujours rangée à portée de bras dans l’énorme armoire qui s’adossait toute entière au mur séparant la pièce à vivre, cette pièce à tout le monde, et la salle d’attente.
Le maire comme le glacier du coin venaient y papoter. Des années plus tard ils venaient toujours,..enfin, quand ils n’étaient pas morts entre temps, pour prendre des nouvelles et raconter le village.

Il n’y avait qu’une personne que tante Madeleine n’aimait pas: Madame le Maire! Madame qui venait de la ville, avec ses coiffures son maquillage et ses grands airs…

Mais madame le Maire s’invitait toujours avec son mari à venir boire le « petit coup »…. On ne l’avait plus revue le jour où elle avait demandé le divorce…

Quand tonton Jean n’avait plus eu de jambes pour marcher, il avait acheté la première voiture solide, celle dont s’étaient servi les allemands pendant la guerre: la Traction.
Et tante Madeleine m’avait raconté, dans un grand rire savoureux, le rodage de la traction: elle et son mari étaient partis quinze jours avec LA voiture…le seul véhicule qu’ils avaient pu doubler avait été une charrette à âne (c’était comme ça qu’elle disait tante Madeleine).

Au fur et à mesure que les filles venaient au monde, le grand chalet prenait un morceau d’étage, puis un étage complet; puis une annexe pour loger les nouveaux mariés…. La famille ne s’est jamais désunie.

Les filles avaient grandi, pu faire de longues études grâce à la médecine et à la pharmacie, s’étaient mariées, avaient fait des enfants; principalement des filles.

Une fin d’après midi d’un week end de Pâques, maman m’avait appelée pour me dire que « la Toune », la troisième fille de tante Madeleine et de tonton Jean, venait de mourir dans un accident de voiture. Elle laissait deux petites filles et un mari apiculteur, le grand amour de sa vie; sa respiration à lui.

Tante Madeleine était alors partie seule du côté d’Aix en Provence, sur la fameuse nationale 7, récupérer le corps, trouver un crématoire, ramener l’urne.

Elle n’en a jamais parlé.

Un autre soir d’hiver, quelques années plus tard, tante Madeleine m’avait appelée pour me dire que Denise était morte. Denise était son aînée… enfin, la seconde, après la petite fille morte.
J’avais dévalé le chemin de la Calougeotte qui me séparait de leur chalet familial, et j’avais vu ma cousine: elle avait eu un arrêt cardiaque dans ce merveilleux bain chaud du soir qu’elle savourait tant… c’était sa fille de quinze ans qui l’y avait découverte au matin.
Quand j’étais arrivée dans la grande pièce commune, tante Madeleine était assise sur une chaise de paille, ses cheveux gris bien tirés en queue de cheval, son doux regard gris posé par terre. Elle avait levé les yeux vers moi, m’avait dit: « En plus, il paraît que les gendarmes vont venir. » C’était tout.
Les gendarmes n’étaient jamais venus; j’étais juste prête à tuer pour qu’ils ne déflorent pas cette mort et toute cette peine.

Tante Madeleine n’en a jamais plus parlé.

Elle avait juste pris sous son aile l’enfant qui avait trouvé Denise morte.

A force de monter et descendre les escaliers de bois de la pharmacie à longueur de journées, tante Madeleine avait le cœur un peu essoufflé.

Alors elle avait vendu la pharmacie; piqué la seule colère que je lui ai connue, contre la Caisse d’Epargne qui en avait profité pour lui faire un sale coup de pognon; retirer tous ses sous des comptes sur livrets qu’elle y avait, et donner le tout: produit de la vente et bas de laine à ses filles et petites filles.

Son époux, tonton Jean, souffrait de plus en plus de ses jambes inertes; il était vieux, avait cessé de travailler, et grondait tout le jour cette petite femme qu’il avait tant aimée; le nez dans des mots croisés, il réclamait un verre de rouge; et puis un autre verre de rouge…. Il en était mort quelques années plus tard, dans son sommeil.

Tante Madeleine avait quelque chose à finir avant d‘aller le retrouver pour l‘éternité: marier sa petite fille, celle qui avait trouvé Denise morte dans la baignoire.

Quand enfin elle avait été sûre que la jeune-femme avait un soupirant digne de ce nom prêt à l’épouser, tante Madeleine était partie, sans un soupir de plus, assise dans le veux fauteuil de cuir que le nouveau médecin de famille lui avait ordonné de ne plus quitter que pour aller dormir.
Mourir allongée, pour tante Madeleine, ça n’avait pas été possible. Elle était morte face au portrait d’enfant de l’aînée de ses filles, noir et blanc accroché au-dessus de la porte de la pièce commune.

On l’avait enterrée sous la neige.

Tante Madeleine ne croyait pas au bon dieu; ni au méchant dieu. Tante Madeleine croyait à la vie, aux gestes et aux paroles de vie.
Le vieux petit prêtre bedonnant qui officiait avait fréquenté sa demeure depuis son arrivée à lui au village; dans son silence et son sourire, elle lui avait servi de quotidiens « petits coups » dans la pièce à vivre.
Avec lui et ses mots en sanglots, tout le hameau devenu gros village était venu pleurer.

Du temps d’années plus tard, une vieille femme du village que je connaissais à peine m’avait dit que je ressemblais à tante Madeleine.
Elle ne disait pas « tante Madeleine »; elle disait « Votre Sainte tante. »

Ut le 04/10/2008

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commentaires

katherine 07/10/2008 16:39

Très belle histoire si touchante et bouleversante.
Mais je me dis que de vies difficiles aussi, avec tant de malheurs :(
Bises à ta toi ma chère et sublime narratrice Ut

Mahina 07/10/2008 00:10

ne jamais oublier... parler de ceux qui sont partis sur le chemin d'à côté...ils vivent toujours pour nous, d'une certaine manière..

et "des perles de poèmes" quelle jolie expression... j'essaierai de cueillir des perles de rosée, des perles de soleil, des perles de montagnes pour vous les offrir...

denis 06/10/2008 20:31

quel beau et tendre partage de vie...merci pour nous avoir laissé entrer dans ce monde qui est le tien....

de grosses bises...

Decrypto 06/10/2008 16:26

Quelle leçon écrite à l'encre dorée et sensible d'une profonde admiration !!!! Merci Ut.

loic-emmanuel 06/10/2008 15:57

Comme c’est joli ! J’ai lu ce grand passage de vie avec beaucoup de facilité, sans heurts, sans freins, hors du temps. Beaux portraits de belles personnes de très belles personnes, comme on aimerait que tout le monde fut.
Il y a de l’amour, du respect et beaucoup d’admiration dans ton texte. Mais comment cela pourrait être autrement ? Tes souvenirs sont des leçons de vie, des leçons de devoirs, mais pas des devoirs que l’on fait à reculons, non, ceux que l’on fait avec amour… Amitiés. Loic

Ut 08/10/2008 22:24


Tu traduis si bien: elle a été ma leçon de vie, bien sûr!... Elle continue ;)
Toute mon amitié Loïc.


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