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10 août 2009 1 10 /08 /août /2009 05:19


Tout au fond de la mezzanine en forme d’alcôve, une petite lumière orange s‘était ouverte. Il n’y avait aucun bruit, mais il semblait à l’Anonyme qu’elle entendait ses os craquer en levant pesamment son maigre corps du matelas posé à même le sol carrelé. Elle prit le téléphone portable toujours allumé, son seul lien avec les autres; enfin, avec les enfants, et descendit précautionneusement, en se courbant le plus bas possible pour ne pas heurter la poutre au plafond, les premières marches, la pente raide de l’escalier de bois qui accrochait sa pièce en sous-pente au reste du minuscule appartement qu’elle occupait sous les toits du numéro trois.

L’Anonyme se sentait poussive et vieille. Comme chaque matin; comme à chaque ouverture d’une nouvelle solitude aveugle.

Au bas de l’escalier le petit chien noir et blanc l’attendait déjà, ses oreilles rondes tournées vers elle et la tête droite, et avec comme un sourire sur sa gueule ridée. Sans doute avait-il lui aussi entendu la souffrance dans le corps de l’Anonyme.

Et le vieux corps étroit se penchait vers lui; et une fine main ridée, tachée de soleil et égratignée d’engelures, caressait doucement la petite tête humble de l’animal; et le trait des lèvres jointes murmurait.

L’Anonyme rassembla des superpositions de robes autour de son corps froid, et ouvrit grand l’une des petites fenêtres à carreaux. Le souffle muet de la nuit entra en frissonnant dans l’appartement; la nuit n’était encore qu’une vague inerte posée sur la ville pétillante de lumières artificielles, sur la place vide, sur la fontaine éteinte.

L’Anonyme traînait ses pieds chaussés de vieilles mules en feutrine, vaquait à rien qu’aux gestes d’un jour sur l’autre, en évitant de penser.

Penser faisait encore plus mal que remettre en route son corps usé, ou que tremper dans de l'eau froide les cicatrices à vif de ses mains.

Elle but un verre d’eau, prit un grand seau de plastique qui n’avait pas plus de couleur que tous les tissus accumulés sur elle, noua un sombre foulard sous son menton, entre deux rides de chairs, et sortit de l’appartement le petit chien tout autour d'elle.

Elle descendait doucement; elle voulait contourner les éclats de douleur qui accompagnaient certains gestes de cette enveloppe du temps de sa vieillesse; du temps de maintenant. Elle les connaissait par cœur, ces gestes qui font mal, alors elle marchait un peu courbée et aigüe, sans balancer les bras, sans tourner la tête, droit sur l’eau stagnante et noire de la fontaine.

Elle y plongea son seau et le ressortit dégoulinant. Et l’eau gifla la robe du dessus; et l’Anonyme ne s’en souciait pas: elle était couverte comme un oignon des grands froids.

Sa journée de labeur commençait, comme six jours sur sept de chaque semaine. A présent il fallait seulement accomplir les gestes identiques à hier et à demain, avec le petit chien en silence tout autour d’elle.


Ut le 10/04/2009

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Published by Ut - dans Nine
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commentaires

Arthémisia 14/08/2009 14:53

Pffff! la culture c'est trop chaud en ce moment!
Je préfère voyager nue....
Rires +++++
Arthi

Ut 14/08/2009 22:03


Ca aussi j'aime! MDR!


Arthémisia 13/08/2009 16:31

tu veux dire comment...en les encadrant de citations?
Non.
Mais ces 2 là, font partie de mes préférées...c-à-d...celles que j'ai mémorisées!
rebises
A.

Ut 14/08/2009 14:48



Non, tu as raison.
Tu es une intuitive couverte de culture :)
Bises idem.



Arthémisia 13/08/2009 10:58

Deux petites choses qui me reviennent:
" C'est le monde des mots qui crée le monde des choses". Jacques LACAN
" Agis toujours de façon que tu traites l'Humanité en toi." KANT

mes bises
A.

Ut 13/08/2009 16:24


J'ai reçu tes mille bises en plein coeur, avec ces deux citations!
Lacan est un mec génial: l'Anonyme porte bien son nom :)
Kant est plus compliqué. Tu cernes toujours les autres comme ça?

Mille et une bise, na :)


Arthémisia 12/08/2009 21:08

Les mots, Ut…les mots c’est aussi parfois la seule liberté.
Et sache que si tu écrivais pour plaire, je ne serai pas là.
Amitié
Arthi

Ut 13/08/2009 09:36


Tu es une accro à la vérité, hein? Une qui dit et qu'a pas peur.
J'adore!
J'ai écrit, je coirs, un truc sur la liberté et les mots, non?

Hier j'ai pensé à toi: je lisais Bobin dans mon lit (j'adore Bobin, tu l'auras compris:)). Tout à coup il dit: "Les choses sans les noms, ce n'est rien, pas même des choses."
J'ai bondit. J'ai torturé mon pauvre esprit.
Et j'ai conclu que bien sûr l'Anonyme n'était rien; pas même une existence, puisque personne ne la voyait. D'ailleurs c'est pour ça que de temps en temps (quand ce n'est pas le chien qui pense ou
qui parle), j'enlève la majuscule.

(Petite parenthèse: Cali la chatte blanche marche sur le clavier et change tous mes mots!)

Si vraiment tu veux qu'elle existe.. mais tu sais, le monde l'a oubliée depuis longtemps!!!... Il n'y a que toi et le chien qui s'inquiètent d'elle!... on pourrait l'appeler l'Humanité, sans doute.
Qu'en penses tu?
Je t'embrasse.


Arthémisia 12/08/2009 12:29

Alors il faut vite interroger le chien!
Et la (re)baptiser...

Ut 12/08/2009 14:10


Sourire. Les mots, Arthémisia... les mots ça enferme.....
Et puis d'abord le chien ne parle qu'à l'Anonyme. Demain je poste la suite ... pas sûr que ça te plaise....


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