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7 octobre 2009 3 07 /10 /octobre /2009 22:03
Dédicace aux deux femmes A. que j'aime.

Petit matin glacé, frileux sur l'humide de la nuit...

Lautoroute grise et vide glisse vers un ciel large et blanc.

Pas dautre horizon. Pas dautre son que le feulement des pneus et de lair.

Je conduis. Elle est assise à côté de moi; les yeux trop grands, trop étirés sur la peau tendue de son visage pointu; ce vieux visage denfant. Ses cheveux dor bun sont tirés en queue de cheval.
Elle serre à s
en blanchir les phalanges trois énormes sacs en plastique posés sur et autour d
elle: la «cantine», quelle a économisée sou à sou depuis quelle sait quil est là-bas; depuis quelle sait comment ça fonctionne: je la conduis à la Farlède, au centre pénitentiaire où vit son amour depuis quelques semaines. Quelques semaines sans quils se soient vus, entendus, écrit. Des semaines de pleurs et de frénésies hurlées après un stupide contrôle routier: il roulait sans permis; ce nétait pas la première fois.
Il était parti dans la voiture de police; elle était restée au trottoir du rond point, seule avec son téléphone portable et moi au bout.


Pette salle.

Chaises, chevalets, petites tables.

Lumière.

Au centre, une table plus grande.

Odeurs de toutes les peintures, de toutes les couleurs, de tout ce qui sert aux mains à caresser le papier.


Elle fume; j'entr'ouvre la fenêtre. Dehors il fait une odeur de feuilles mises à sécher sur du vent.
Je la regarde: elle grelotte presque spasmodiquement.

«Tu crois qu'il va vouloir me parler? Tu crois quil men veut de lui avoir demandé de prendre la voiture ce jour là, juste ce jour là, pour aller visiter lappartement?»
Tout un chapelet doux de projets à la poubelle...

 Je lui réponds que non. Qu'il l'aime. 

Et le silence s'entend quand elle renifle. 


Posée sur la table, un modèle.

Nu.

Une jeune-fille fine, et ronde malgré tout.

Pas un de ses doigts ne bouge. Elle a attaché serré ses longs cheveux blond vénitien. Elle est concentrée sur le corps arrêté; sur la pose.


Au bout de lautoroute elle me guide: elle a fait seule les démarches pour avoir enfin une autorisation de parloir; aujourdhui elle connaît Toulon et la Farlède, tous les bus qui y vont et en reviennent, tous les horaires, tous les tarifs. Elle me psalmodie ces milliers dheures à courir entre lavocate et la prison; la prison et la Mairie pour le certificat de concubinage; ces portes closes; ces regards quelle a dû affronter pour avoir le droit dêtre là, maintenant, une femme de détenu. 

.

Dans la rase zone industrielle de La Farlède, elle me dit quil faut quelle fasse pipi; quelle boive un café. On sarrête. Il ny a que des hommes dans le café-pâtisserie. Ils nous regardent et savent où nous allons. Ils ne nous regardent plus.

Le café a un goût daube sale. Debout dehors on fume elle et moi.
Elle se serre dans son petit manteau blanc, de plus en plus maigre et transparente; de plus en plus belle au bout de son regard vert qui tremble.

Et dans lair ça parle de rondeurs et dangles; ça grignote, gigote le papier des couleurs du corps.


Et il y aura un autre matin à autoroute trop large; et il y aura un autre parloir au vide creux dun espace bétonné de gris, enfermé sur lui-même. Lherbe autour de la prison ne sera pas de lherbe, juste un peu de gris-vert parsemé aux parkings. Le ciel dessus ne regardera même pas le temps.

Il y aura des voitures partout, des immatriculation du Nord au Sud de la France.

On entrera par laccueil, une pièce en peinture fraîche, bourrée d'enfants et de femmes en tenues de Dimanches. Là, de silencieuses bénévoles offriront un café à toutes ces filles à enfants qui parleront de peines, de parloirs, et de numéros d'écrous.


Elle sera là pour annoncer à son aimé qu'hier la mère était morte… qu'elle avait voulu se lever du lit; s'était cognée; était retombée.

Elle sera blanche, elle sera seule au monde, tout au bout de son regard vert qui tremble.


Ils racontent lhistoire de ce corps
Ils croquent sa parole...

Les peintres.


Ut le 06/10/2009

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Published by Ut - dans Femmes
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commentaires

Fardoise 12/10/2009 16:11


Je t'ai mis un petit croquis sur mon blog entrelacs, un des plus réussis à mon goût. Pour la prison, je crois qu'ils essaient de la faire déclasser pour pouvoir la démolir.


Ut 12/10/2009 23:08


Je l'aime beaucoup. Dommage que tu n'ais pas pu profiter vraiment de cours dignes de ce nom: le coup de crayon est là!
Ah ben s'il démolissent la prison, c'est un moindre mal. c'est mieux que d'en faire un hôtel de luxe!!!
Douce nuit Fardoise.


Fardoise 11/10/2009 09:34


Je ne parle pas du dessin car je n'en fais plus beaucoup. Il me reste de ces années d'atelier de croquis un sentiment d'échec, je ne suis jamais parvenue à rendre ce que je captais. Les ateliers
furent variés et les modèles très divers, de tous âges et de tous sexes et lorsque je regardais ce que nous avions fait d'eux, j'avais mal pour eux. Mais la plupart ne s'intéressaient pas à nos
dessins qui regagnaient les cartons pour ne plus jamais en ressortir.
Pour la prison, la municipalité veut en faire un hôtel 5 étoiles pour étrangers en mal de luxe, mais n'arrive pas à la vendre... Il doit subsister encore trop de traces de souffrance dans ces murs
laissés tels quels et la bâtisse est immense.


Ut 11/10/2009 21:02


C'est étrange ce que tu me dis à propos de vos dessins qui finissaient dans des cartons; tristes et aveugles... le dessin n'est pas triste dans la conception, et jamais aveugle dans ce qu'il
raconte: suffit de regarder bien, même si ça n'a pas grand chose à voir avec le modèle.

J'espère bien que personne n'achètera jamais cette prison qui devrait tout simplement être détruite!!

Baisers Fardoise.


zip de zoup 10/10/2009 17:23


Pas facile à lire ce texte, qui parles de choses difficiles... Avec tendresse.
Bonne journée Ut


Ut 10/10/2009 18:14


Le pas facile est voulu, et dans les mots, et dans la forme.
Je sais qu'ici je m'adresse à l'inconnu et que d'aucun(e) peuvent avoir mal à la lecture.
... Mais je ne sais pas taire ce qui crie là-dedans.
Alors oui, il y a beaucoup de tendresse pour racheter l'irracontable.
Merci d'y avoir participé Zip de zoup :)


Fardoise 10/10/2009 02:04


J'ai pratiqué longtemps l'atelier au modèle vivant que l'on fige dans une longue pause. Et j'ai ressenti avec certaines femmes qui posaient ainsi pour nous une détresse qui ressortait ainsi par
tout le corps, une mauvaise vie qui rendait les contours anguleux et les attitudes comme brisées.
Ton récit contraste les deux, la femme modèle demeure mystère. Je l'ai déjà dit, j'habite en face de l'ancienne prison d'Avignon, mais on l'a laissée en l'état et tout y transpire les détresses qui
s'y sont accumulée. Elle s'étale comme une grande plaie recouverte de barbelés et de grillages qui ne masquent rien.


Ut 10/10/2009 17:22


Tu as fait du dessin et tu n'en dis rien... Fardoise et son humilité... tu es  une femme mille facettes; et comme c'est magique de te découvrir!
Je n'ai peint quelques nus qu'aux Beaux Arts (d'où je me suis enfuie un jour de délires à forte odeurs de sexes... tant pis:))
Nos modèles étaient des attitrées dont les corps n'avaient plus rien à dire que l'ennui d'être encore et toujours là.....
Ici la femme modèle cache son intime, et tu l'as vu. C'est pour ça que j'ai contrasté les deux pans d'une même vie.
Ta vieille prison me fait penser à l'ancienne prison de Toulon, transférée à la Farlède, dont les murs restent là aussi, à cacher tant d'horreurs tues...
Un monde qui est tellement peu humain que même la souffrance en sort morte!
Je t'embrasse. Prends soin de toi.


katherine 10/10/2009 00:39


La prison, le parloir, les maudites attentes et ces coeurs lourds de n'être pas tout à fait compris...
Ne plus savoir où est le prix de la justice, du malheur, de la misère sociale et raconter ses histoires comme on corne les pages d'un livre mal lu.
Peintres de la vie éperdue!
Paroles à jamais délivrées ou enfermées!
Dans le cloaque de la vie,essayer, se tromper, faire des erreurs mais vivre coûte que coûte.

Merci ma clé pour ces mots de Vérité.
Douceur de moi à toi


Ut 10/10/2009 17:14


Khaterine, il faut que tu reprennes la plume! Tes mots comme ça nous manquent!
Il te faut reprendre la bataille et nous dire....
J'espère que tu vas bien...
Je t'embrasse doucement Kath.


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