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6 juin 2010 7 06 /06 /juin /2010 07:29

 

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Pourtant elle tournait à la montre... et pas dans le temps, pas à la cadence qu'on croit... L'attente.



Cécile était debout au bord du trottoir gris qui avait encore son air laqué de la pluie qui venait à peine de cesser.

Elle attendait.

Elle portait son ciré rouge - comme le chaperon, lui disait tout le temps François avec ce rire à lui dans ses yeux d'eau clairs - Cécile répondait à chaque fois que le ciré évitait l'encombrement maladroit, dégoulinant... et souvent oublié, des parapluies : il avait une capuche (rouge) ; et elle ajoutait souvent qu'en plus il avait deux poches, là, devant, tu vois, et que c'était bien pratique pour y mettre ses mains, Quand ça caille!...

Sans doute que c'était pourquoi un jour ; un autre jour de plus, François lui avait apporté des gants de laine. Des gants noirs.

... Perdus depuis les gants... ou volés ; peut-être Oui, sans doute volés : c'est qu'en hiver les gants, c'est si précieux pour éviter les gerçures qui saignent de froid... qu'entre démunis, il arrive qu'on ne résiste pas...

Et ce que Cécile ne disait jamais - mais François devait le pressentir, sans doute, avec toute l'expérience qu'il en avait maintenant, de ces autres sans toit ni rien à eux - c'était qu'elle ne comprenait pas le luxe d'un parapluie.... ce truc qui ne pourrait même pas servir de couverture au corps la nuit... ou le jour.... en tout cas quand on s'allonge n'importe où ; juste parce qu'il y a toujours un moment où il faut dormir un certain temps ; le temps nécessaire pour l'oubli de soi.

A cet instant précis du récit, Cécile attend debout, la capuche rouge du ciré rabattue sur sa tête, jusqu'à presque cacher ses petits yeux verts.

Des yeux fouine.

Des yeux sans montre ni devoirs ni règlements d'aucune sorte... à part quand François disait Viens, tel endroit, telle heure. François c'était la référence du moment ; un peu comme son seul temps de vie, à Cécile.

Et forcément, sans montre, elle l'attendait souvent.

Et cette attente d'aujourd'hui lui donnait l'espace pour réfléchir au temps de François, au temps des autres, quoi, de la vie qui marche ; et elle se disait que c'était quand même une drôle de question ça: depuis quand connaissait-t-elle François?

Parce que le temps en jours ou en montres, il y avait si longtemps qu'elle ne s'en servait plus, que même son corps avait oublié, de tôt matin en passant par midi, pour aller jusqu'au lit du soir.

...C'est dur, les histoires de temps, des fois.

Alors, pour éviter la mémoire, elle soupira en levant la tête, et réalisa qu'il ne pleuvait plus.

Elle poussa derrière sa tête le capuchon du ciré, d'un coup de main gauche ; et, comme dans un tic, secoua ses courts cheveux noirs taillés un peu n'importe comment d'une fois, d'un jour que le Petit Paul avait décidé qu'il fallait couper toute cette tignasse à attirer les poux si souvent!

Et maintenant dans l'histoire, on peut voir qu'elle a la peau très blanche ; un ovale défait du visage ; une petite bouche fine et presque toujours close, même quand elle parlait ; ou plus rarement, quand elle riait : le rire faisait sur elle un sourire étiré, parce qu'elle ne pouvait vraiment pas découvrir les trous des dents qui manquaient.

François avait dit six heures. Six heures de quoi? Ca, Cécile n'en savait rien ; n'y avait même pas réfléchi : François lui avait donné rendez-vous là, sur ce trottoir exactement.

Alors elle l'attendait.





Le petit chien noir et blanc à ses pieds tira un peu sur la laisse que Cécile tenait dans sa main droite : lui il en avait assez de se geler le train arrière sur ce trottoir humide!

Cécile baissa les yeux sur l'animal, et rétrécit un peu la laisse de corde, ce lien fini qui les raccordaient l'un à l'autre depuis un ancien temps plus froid, plus solitaire.

Elle savait bien ce que Chien pensait.

D'ailleurs, elle pensait souvent comme lui : c'était plus pratique pour la compréhension ; ça évitait les malentendus et les fautes d'interprétation.

Elle se retourna et tira Chien sur trois pas arrière : l'immeuble derrière eux – gris lui aussi – faisait une petite marche avec le trottoir. Ils y posèrent tous les deux leurs fesses, au sec sous le débordement du toit là haut.



Et sans presque que ses lèvres bougent, Cécile se mit à parler au chien assis à son côté droit.

Comme souvent. Parler, comme souvent.

« Moi aussi j'ai froid. Et puis faim, si j'y pense un peu trop. Mais tu vois, déjà il ne pleut plus. Alors attendons là, quitte à se raconter une histoire pour passer ce fichu temps, qui apparemment a oublié qu'il avait à tourner au même rythme tout l'temps... ou plus vite quand on attend François ».

Le chien opina imperceptiblement de sa grosse tête, de ses gros yeux bruns proéminents ; de sa grosse mâchoire aplatie.

Au fil du temps, iI avait appris Cécile et ses trous à la vie ; ses trous à l'âme. Que des bleus avaient percé quelques fois, et mit des courants d'air partout.

Il n'y avait qu'à lui qu'elle pouvait dire le froid ; il n'y avait que lui qui voyait quand elle penchait son visage sur elle-même, qu'elle voyait les sales griffures des temps perdus ou trop solitaires ; les anonymes trous béants des autres....

Et encore sa bouche disait : tu sais, il y a un trou comme une percée de corps qui grossit et qui mange de plus en plus de maintenant, c'est ce fichu trou de Noêl.

Je suis sûre que c'est lui qui fait avancer les autres ; que c'est lui le premier qui fait avancer tous les autres ; que c'est lui le premier à avoir ouvert mon corps aux intempéries... depuis le temps que ça dure!

A onze ans Noël m'était déjà une corvée.

A quarante ans j'y ai perdu mes aînés.

De tous temps je n'ai jamais eu l'argent pour donner les plaisirs.

Tu vois, à Noël, normalement d'abord il faut commencer par décorer.

Comment décorer quand tu as une guirlande de déchirures autour du cou?

Ensuite il fallait cuisiner.... comment construire le plaisir des palais quand tu n'as jamais faim que pour nourrir le corps ; juste assez pour qu'il ne tombe pas?

Faire les cadeaux ça c'est le moins dur : il suffit d'avoir l'argent.

Je n'ai jamais eu l'argent.

Et année après année le trou de Noël grossit, s'étale au jour de l'an ; puis commence dès les premières guirlandes ; puis éclabousse même les anniversaires, ou même un coin de vie solitaire comme ici ; maintenant.

Et pourtant il n'y a aucune guirlande dans cette rue à attendre François... mais tu sais, les fissures de vie gâchent les souvenirs et les repos. Et finalement c'est la mémoire qui perce l'âme.

Cécile ne dit plus rien. Chien non plus : il faisait gris jusque dans les yeux du chien sur le penché de sa tête à écouter : il n'y avait rien à faire.

Ils attendirent encore..

Puis elle mit une main dans la poche gauche du ciré, en sortit quelques biscuits emballés dans un film transparent, et se mit à les grignoter en partageant à chaque bouchée avec le chien..

Et un triste voile de soleil traîna un moment sur le trottoir devant, sans même atteindre la marche de l'immeuble ; puis s'éteignit. Mais il avait achevé de sécher le scintillant de l'ancienne pluie par terre... et à présent tout était vraiment gris de gris.

Ils attendaient.



En fait, se disait le chien, c'est facile d'attendre : il suffit de se poser. Mais surtout, avant, il faut avoir fait ses besoins. Parce qu'après c'est trop tard : tu es coincé dans le temps. Le temps de l'attente. Ce temps qui ne dure jamais pareil selon qu'est ce que tu attends et à quoi tu penses. C'est à chaque fois imprévisible. Comme une chaîne. Comme une laisse qui s'appellerait temps, et qui te tient, parce que quand c'est commencé, faut bien aller jusqu'au bout. Pas moyen de s'échapper, sauf à rompre la chaîne et donc le projet ; le futur ; ce pourquoi tu attends.

Cela arrivait souvent à Cécile de rompre la chaîne quand il ne s'agissait pas d'un rendez vous avec François. Soit qu'elle eut une autre idée pour passer le temps, soit qu'une soudaine envie de faire pipi la pressât trop fort.

Ca aussi.. ce corps... Le chien y pensait tout le temps à son corps qui vivait à son heure sans qu'il puisse rien y faire non plus ; qui n'obéissait à rien de ce que bien souvent il espérait : il avait soif, faim, sommeil, des besoins impérieux qu'il lui fallait assouvir sous peine de mort assurée plus ou moins rapidement.

...La mort, ce temps du Vide sans fin.... Enfin, c'était ce qu'en disait Cécile, et sûr qu'elle s'y connaissait mieux que lui en histoires de temps, de vie, et de mort... Lui il ne savait même pas compter ; il ne pouvait juste qu'écouter le rythme de son corps de chien.

Cécile, elle, pouvait oublier un peu son corps (un peu trop sans doute : elle était si mince!).

C'était peut-être parce qu'elle vivait avec les yeux de dedans ; ou qu'elle vivait dedans ce qu'il lui passait par les yeux... Bien souvent elle en oubliait les impératifs charnels – carnés – carne - viande ...manger, pour le chien....

Il n'y avait pas de doute : Chien avait faim!

Il essaya de se rappeler quand il avait mangé pour la dernière fois, mais au lieu du quand, ne lui revenaient que des odeurs et des goûts.

La plus récente, c'était une belle grosse odeur de poubelle, avec par dedans un fumet d'os de poulet. Le triste, c'était qu'il n'y en avait pas eu beaucoup, du poulet ; et ça, la faim de Chien s'en souvenait : douleur de l'estomac qui avait cherché avec la truffe, cherché un peu plus profond, avidement, dans la poubelle... En vain...

Oui, oui, Chien avait besoin de manger. Aussi sans doute, à cause de ces petits morceaux de galettes que Cécile lui avait mit dans la gueule par petits bouts ; par petites cadences ; par petits temps de plaisirs.

Chien la regarda de ses gros yeux, si intensément, que ça lui fit un froncement de poils sur le front. Cécile dut le sentir, parce qu'elle tourna la tête vers lui.

Elle connaissait bien ce regard là : son chien avait faim... Et un futur était déjà là avec la faim de Chien. Un impératif à accomplir au temps devant... Après François....

Elle soupira encore ; à peine, juste pour faire compassion de son regard à celui du chien, chacun sachant qu'il n'y avait, là, immédiatement, aucune solution à ce problème.



Alors ils reprirent leurs regards d'avant : droit devant, chacun sur son derrière.

Une voiture chuinta de loin, frôla le trottoir, y gicla une grise écume d'eau, puis disparut au coin à droite. L'écume avait un peu mouillé Cécile et le chien. Chien s'ébroua ; Cécile ne fit pas un geste, la tête, les yeux, bloqués à droite, là où du vent de vie s'était volatilisé.

Ce n'était pas François.

Ils reprirent l'attente.

Et cela dura.

Tellement, qu'il se mit à faire nuit, presque d'un coup de gris devenu noir.

Et le lampadaire du coin à droite s'éclaira de jaune glauque, sourd. Le lampadaire, comme tous les objets, ne regardait rien, ne voyait pas, n'entendait aucun bruit du chuchotis de la presque enfant et du chien qui se parlaient de temps en temps à voix basse.

Il n'avait donc pas pu remarquer non plus qu'une seconde de temps avait clos la voix féminine ; élargi l'espace entre le ciel et les deux corps immobiles.





Quand François arriva enfin dans la camionnette blanche, il distingua deux formes, l'une plus tassée et plus petite que l'autre, juste au fond du plus que gris : sur la marche que faisait l'immeuble avec le trottoir.

Il gara la voiture tout contre ce trottoir de l'attente qu'il ne savait pas encore, descendit, tout fin malgré la camisole jaune à ne pas se faire écraser la nuit ; souple comme un petit bonheur mûr, et s'approcha avec déjà un sourire dedans ses yeux d'eau : il aimait bien Cécile ; et puis le chien aussi, si patient et câlin tout le temps. Il était indissociable de la silhouette de la jeune-fille dans le souvenir qu'il en avait quand il pensait à elle, comme si souvent il pensait à tous ces êtres qui ressemblaient à un non-sens sur du non-temps.... et là, c'était le temps de Noël.... le temps de mettre encore plus de sourires, de chaud dans la voix, de tendre dans les gestes.

Il avait rencontrés ces deux là un mois auparavant, quand soleil commençait à faire l'absent pour réchauffer les à peine vivants dehors ; lors de l'une de ses hebdomadaires tournées de bénévole de la Croix Rouge. Cécile alors souriait, tête penchée sous le capuchon rouge qui du coup lui couvrait à peu près tout l'oeil droit, ses deux mains en avant vers le feu qu'avaient allumé les compagnons de ce soir là. Dans sa main droite, nue et déjà un peu ridée de gerçures, il y avait la boucle de la corde d'elle au chien, qui tournait tout autour.

François avait pensé : il lui faut des gants. Des bons gros gants de laine. Je chercherai.

Et il avait tout de suite été attiré par ce couple comme l'innocence : une presque vieille femme si mince et si fragile, accrochée à un bas, rond et pas trop beau bouledogue noir et blanc. Et cette toute première fois, François avait dit Bonsoir tout le monde, et charrié la fille inconnue à cause de ce ciré rouge comme le chaperon dans le conte. Il s'en souvenait : il lui avait dit de faire attention à ne pas rencontrer le loup.... Cécile, trop sérieuse, lui avait répondu d'abord avec son petit regard vert fouine, puis avec ses mains qui faisaient un cercle dans la nuit avant de s'enfouir dans les poches ; puis en disant que le ciré c'était bien plus pratique qu'un parapluie qui n'avait pas de poches et qu'on oubliait partout... Ou quelque chose comme ça.

Le chien, lui, avait mit ses deux pattes de devant sur le pantalon de François, frétillé son petit bout de queue, deux bosses de poils sur son front, et ses gros yeux marrons comme en avance sur le reste de sa gueule.



En Avance!... Tout à coup François réalisa qu'il était plus qu'en retard sur l'heure du rendez-vous qu'il avait fixé à Cécile la semaine dernière : dix huit heures aujourd'hui, ici... Un retard de trois heures dix exactement à sa montre - la montre offerte par sa femme pour son dernier anniversaire... il y avait combien de temps déjà?

A la Croix Rouge, ce soir, il y avait eu un problème avec le nombre des sandwiches du jour à distribuer... François et d'autres bénévoles avaient dû courir en quémander des invendus dans diverses boulangeries de la ville, vite, avant qu'elles ne ferment sur la nuit des repos des gens à travails et à domiciles.

Il pressa trois pas : il voyait bien que les deux tas d'ombres ne bougeaient pas, et il espérait qu'ils étaient dans le temps du sommeil : ce temps qui fait comme la mort, mais à toute vitesse jusqu'au réveil.



Et il crut bien qu'il mourait une première fois en n'entendant que le chien pleurer doucement.



UT le 19 Décembre 2009.

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Published by Ut - dans Nine
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commentaires

Stellamaris 18/06/2010 23:03



Une nouvelle poignante, tellement profondément humaine ... Magnifique ! Bises.



LANGLAIS 13/06/2010 18:54



j'ai l'impression de la connaître je l'ai croisée pendant des années elle et son chien j'ai vu le temps passer  plus vite sur elle que sur nous , les heures et les journées qui usent plus
vite .Hier encore jeune bientôt presque vieille le corps et l'âme dévoré par la rue.


Et je n'ai rien pu faire, je n'ai pas su faire, peut on arrêter l'inéluctable destin , mais ce texte magnifique m'a rappelé que d'autres comme elle souffrent et meurent dans la solitude.



fanfan 08/06/2010 20:13



Magnifiques, ces mots que tu trouves  pour raconter la misère  de la rue ; tragique et tendre histoire ., si triste  et si vraie .


Bisous à toi



Arthémisia 07/06/2010 22:46



Je l'ai toujours su : la Mort n'épargne même pas les petits chaperons rouges....



colette 07/06/2010 08:23



"il fait gris jusque dans nos yeux " à lire cette belle page



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