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30 novembre 2009 1 30 /11 /novembre /2009 08:52


Image Schack

Elle allait pieds nus. Très exactement : la peau fissurée, morte, mais protection, aux talons, caressait le sol poudré à chaque foulée presque paresseuse ; pour un occidental.

Pieds et jambes nues jusqu'au short long sous le caftan court, rouge, brodé d'or devant ; jusqu'au cheveux noirs, raz, sur la peau tannée du visage ovale et pointu : elle avait l'allure d'un garçon.

Quatorze - quinze ans? L'âge où une femme, là-bas, est déjà voilée de blanc ; un pan du voile entre les dents, au coin de la bouche effacée et tue ; pour libérer les mains ; tenir les petits ; ou la queue de la mule montée par le père, ou même le mari.

A deux, trois, uniquement identifiables par les époux ; la famille.

Quatorze – quinze ans promenait le Souk ; les vieux arabes aveugles assis dans leurs djellabas ocres ou blanches ; sales ; turbans blancs ; sales ; à fumer le narguilé. Les jeunes arabes debout, dans des monceaux de tissus, de cuivres, de viande couverte de mouches vertes ; à crier ; rire ; marchander.

...Toute une vie ensemble. Tous les jours.

Jusqu'à la nuit tombée. Jusqu'au mendiant à trois dents, qui mangeait à sa faim, de toutes les aumônes données. Jusqu'au charmeur de serpents, en bordure du souk, sur les dalles, la grande place violette du noir éclairé ça et là. Jusqu'au conteur qui enroulait la foule, tard ; si tard que les enfants dormaient allongés par terre, dans le cercle autour.

Jusqu'au matin léger, large de ciel à peine peint de jour ; respiration infinie dans le silence enfin ; étendu ; net ; pur.

Jusqu'au premier cri.

Allah akbar! Allahou akbar!

Si haut, si fort. Eblouissant et impérieux, de l'aigu de l'or soleil à l'aveugle de l'or vertical de Dieu ; au minaret.

Elle allait pieds nus. Très exactement : enfonçait ses orteils aux confins de la prière immense ; courbée ; pliée, dépliée ; yeux baissés ; paumes offertes. A Dieu.

Femmes couvertes par la mosquée.

Quatorze quinze ans ; fille du désert ou du mont Toubcal ; des thés à la menthe offerts dans les petits verres colorés, calligraphiés doré.

Jeune occidentale tellement arabe, qu'on la hélait «Hamed!» ; qu'aucun scorpion, jamais, n'en avait mordu la différence ; aux pieds nus. Exactement.


Ut le 30/11/2009


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21 septembre 2008 7 21 /09 /septembre /2008 10:47

Elle n’avait jamais vu du sang comme ça. En fait, ce n’était pas le sang qu’elle voyait, mais le mec aussi blanc que l’émail glacé.
Il allait super-mal. Mais ça, elle en était sûre: il n’était pas mort.
Elle n’a rien dit. Même pas poussé le petit cri des nanas quand un pointu leur passe par le cœur.
Elle a filé sonner à l’étage en dessous: c’était l’appartement et le cabinet d’un médecin généraliste. Il l’avait toujours un peu glacée, ses yeux bruns enfoncés ferme tout au-dessus d'un corps maigre et immense; mais elle agissait d’instinct, et l’instinct n’a pas d’état d’âme.
Il lui semblait qu’elle sonnait longtemps, qu’elle dérangeait tout l’immeuble cossu, patrimoine de la petite bourgeoisie grenobloise.
La porte s’est finalement ouverte sur le toubib en pyjama. Elle a dit « Pardonnez-moi de vous déranger, mais il y a un garçon qui va très mal chez mes parents. Ils ne sont pas là »
Il a juste répondu qu’il arrivait.
Elle l’avait attendu loin du corps, dans l’immense entrée de l’appartement familial. D’ailleurs, il s’était vidé l’appartement: plus que des restes de fumette et d’alcool, des odeurs chaudes un peu écœurantes; mais plus aucun humain hirsute ou barbu…. Ah, si, un beau gars brun qui l’attendait pour lui dire qu’il faisait des études de droit, qu’il voulait être avocat, et qu’il ne pouvait pas se permettre d’avoir son nom quelque part dans un fichier de police.
La police?! Qu'est ce que la police venait faire à ce moment précis de la nuit, quand un mec était là, chez elle, sans doute en train de mourir.
C’est à ce moment là que le docteur habillé jusqu’à la cravate avait sonné; et le gars avait profité de la porte ouverte pour s’enfuir, le visage tourné à l’opposé de celui du docteur.
Elle avait conduit le médecin près du grand gars qui dégoulinait encore, absolument inerte mais les yeux fiévreux et grands ouverts.
Alors seulement, en même temps que le médecin, elle avait vu les plaies aux poignets: il s’était sectionné les veines avec la lame d’une bête paire de ciseaux. Ils étaient là aussi les ciseaux, et criaient qu’ils n’avaient rien fait, que ce n’était pas de leur faute, que ce gars là, il était tout simplement fou, et qu’il s’était servi sans leur accord. C’est marrant comme des ciseaux agissent en même temps: elle savait qu’ils étaient deux à lui parler, mais elle ne percevait qu’une seule et unique voix.
D’ailleurs elle n’avait jamais entendu de ciseaux parler, mais elle était sûre du langage de cette paire là, en bonne paire de ciseaux à ne couper que des étoffes de prix; le prix qu’on met quand on a décidé de se balader même l’été avec des bas de soie, parce que madame De… faisait comme ça; et que justement, Madame D…, grande amie du couple dont l’élément mâle et docteur se trouvait à genoux dans la salle de bain rose et blanche de sa mère…. Arrêter de penser!
Elle ne réfléchissait pas; tout se faisait tout seul: le pouls, l’eau rouge qui gloussait dans le conduit après que le docteur ait fermé l’eau froide et débouché la baignoire; les bandages;, le téléphone; une piqure ou un calmant (elle essayait de ne pas trop regarder; finalement, tout ce sang, ça gluait pas bon; ça empestait même un peu d‘âcre.)
Le médecin lui parlait, mais elle ne comprenait que deux choses: le grand mec maigre allait s’en tirer; l’ambulance arrivait.
Finalement elle s’était entendue demander au médecin ce qu’il s’était passé? Il lui avait répondu que le gars avait pris des produits stupéfiants; qu’il avait sans doute fait une crise de démence, perdu l’esprit, quoi.
alors elle avait demandé si il fallait appeler la police?
Doc. avait fait son bourgeois: « La police, chez vos parents… » (ça voulait dire dans l’immeuble et lui près, tout près de chez lui…). « Vous le connaissez bien ce garçon? »
« Non, je sais qu’il s’appelle Vincent, c’est tout. »
« Si vous me trouvez l’adresse de ses parents, je m’arrangerai pour que tout cela reste entre nous ».
Ca, ça voulait dire que ses parents à elle ne seraient pas informés non plus.
Elle s’était alors mise à fouiller les poches du gars, en évitant de passer ses yeux sur la trajectoire de son regard.
Il avait une carte d’identité détrempée, et en essuyant bien, une adresse dans le 42.
Annuaire, téléphone. Voix gourde d’une mère. « Vincent, Oui, c’est mon fils. Qu’est qu’il a fait encore?  Vous savez, il sera émancipé dans quelques jours, son père et moi…. Il a tenté de se suicider? Où ça? Qui vous êtes, vous? »
« Ah non alors, je ne veux pas de la police! » Ca, elle le disait au docteur qui lui avait pris le téléphone; Joe l’entendait dans l’écouteur: n
ous avions des écouteurs, nous, à nos téléphones. C’étaient de petites chose généralement noires, rondes et trouées pour entendre, reliées au téléphone par un fil toujours trop court.

Quand les infirmiers avaient brancardé le Vincent livide qui n’avait toujours émis aucun un son, ni fait comprendre qu’il percevait vaguement que quelque chose lui était arrivé, l’affaire était close: Madame mère Vincent allait se rendre avec son époux à l’hôpital où était conduit leur enfant; le docteur allait rejoindre Madame sa femme dans leur lit; et elle, ben il lui faudrait aller dormir……


Appartement de silence et de crasse.

Ut qui s'amuse le 20/09/2008

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18 septembre 2008 4 18 /09 /septembre /2008 17:40

Après la féérique dégustation, digestion, « descente » DU concert de ces si particulières années là, elle avait emmené les nouveaux compagnons de fête chez ses parents.
Les adultes à juger, à exposer leurs incessants avis à l’opposé des perceptions de tous les jeunes du monde, avaient laissé la demeure grenobloise libre d’eux le temps d’un week end.

Grenoble, bulle lovée sous un ciel qui ceinture les montagnes; réservoir à détenus libérés; ville ouverte vers le Rhône et fermée sur la cloison abrupte des Alpes.
Sa petite ville d’enfance, à bêtises innocentes.


Les enfants nantis de naissance ne savent pas.
Ils connaissent le ski en hiver; la mer en été; les classes à uniformes; des appartements à vivre une semaine sans jamais rencontrer la famille, sauf à l’arrondi de la table familiale du sacro-saint repas du soir.
Quotidiens à père en voyages d’affaires; à mère un peu au boulotargentdepocheàmoi, et beaucoup à Dieu sait où à chiner;
à Margueritte, superbe remplace-maman ronde gaie et toujours occupée;
à chambre à s’enfermer de musique…. Ou de solitude….
Les sermons du père, entre deux avions; les yeux d’hiver de la mère, ne donnaient jamais une seule et véritable explication de texte de la vie qui existait là, dehors; la vie de tout un chacun, avec ses perpétuels attrapes-nigaudes, ses trappes à faux dires, à faux êtres; ses pernicieux maquillages; tout ce cumul pas appris qui l’empêchait, elle, de voir, de prévoir, de se prémunir.
Qui l’avait empêchée d’en avoir la plus infime conscience.


Les nouveaux « amis » avaient envahi l’appartement de musique, mangé, enroulé du tabac et de l’herbe pour une grosse cigarette collective dont elle avait refusé l‘embout….

Un cri, des pas de bruit, avaient entaillé les torpeurs vautrées un peu partout. Conduite par un aux cheveux brouillons, ce petit blond qui mâchonnait de temps en temps quelques mots sans jamais finir une phrase, elle était entrée dans la salle de bains de ses parents: un grand corps barbu et maigre gisait dans son sang, posé en creux dans la magnifique baignoire à pieds ronds.

Ut le 18/09/2008

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15 septembre 2008 1 15 /09 /septembre /2008 19:09

Elle avait presque vingt ans. Elle étudiait à Lyon dans une école de journalisme hors de prix; une idée de ses parents pour compenser la trop, vraiment trop onéreuse école d‘interprète suisse qu‘elle aurait aimé intégrer.
L’argent de poche n’existait pas vraiment; aussi, au lieu de manger les tièdes conserves du soir seule dans une très vague chambre de bonne, elle errait à pied dans la ville jusque tard; jusqu‘au sommeil gourd dans les jambes.

L’hiver avait posé frissons et lèvres gercées depuis quelques jours déjà, et  Joe se calfeutrait le corps dans un énorme et affreux manteau incolore qui empêchait le mouvement de ses bras sur la balance des pas, lui maintenait une tiédeur de lit, des rêves à pas s’envoler de froid.


Elle l’avait rencontré un soir de brume compacte et orange des bords de Saône.

Ils s’étaient enfermés dans la bulle fluorescent du brouillard glacé et pourtant si pulpeux et douillet d’orangers-ors et rouges, qu’il leur faisait une bulle intemporelle, assourdissait leur conversation sur elle-même; un univers à la fois infini et parfaitement clos.

Très loin sur la nuit, il l’avait conduite dans un petit appartement haut perché. Ce fut la toute première fois qu’elle fit l’amour avec un préservatif entre un homme et elle.

Quelques jours plus tard, au clair frileux d’un jour blanc de vent, il lui avait présenté un groupe de copains débarqués à Lyon pour un concert des Pink Floyd.
Ils étaient hirsutes, quelques peu barbus, vêtus de restes « peace and love » malodorants.
Ils tenaient à peine de place; faisaient à peine le bruit d’êtres humains.
Ils l’avaient invitée au concert.
Elle n'avait jamais revu l'homme noir et luisant, tout odorant, qui faisait l'amour chaud, chaud et tendre.

Ut le 15/09/2008
 

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8 juin 2008 7 08 /06 /juin /2008 12:10

Joe aimait regarder les filles en classe.
Cécile, la petite blonde précise et nette, chouchoutte des deux maîtresses, toujours en tête de classe, illuminait le premier rang. Même sa voix des cours de chants était la plus musicale et la plus pure.
Muriel, une grande blonde avec de longs cheveux clairs ondulés; qui exhalait la sensualité au bord d’éclore, avec ses pointes naissantes sous ses robes, et ses coiffures, et ses impairs si féminins.
Mais c’était avec Claude que Joe jouait aux billes: Claude laide et brune, cheveux courts et lunettes, pas toujours très propre, peureuse et collante.
Joe n’aimait pas Claude et Claude suivait Joe partout.
Muriel n’aimait pas Joe et Joe la dévorait, la rêvait, la respirait. La haïssait.
Cécile ne voyait pas Joe. Cécile appartenait à un monde net et clair, sans ambiguïté; un monde où l’on accomplissait sa vie avec raison, dans un sourire.


Joe, l’androgyne rêveuse et brune aux yeux d’amandes noires, elle, faisait semblant d'être
garçon parce qu’elle était née fille. Joe aimait les filles parce qu’elle n’était pas garçon. Joe détestait qu’on la prenne pour une gamine aux yeux de chinoise.


Alors souvent elle allait poser son sac de bille dans un recoin de cité, et vivait de soubresauts de rêves en soubresauts de désirs, à l’écart et sans rien en dire.

  Ut le 08/06/2008 

 

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5 juin 2008 4 05 /06 /juin /2008 20:01

Et puis un jour elle s’était mise en colère.
Un gamin, un certain Dominique, était là sur leur route d'école, empêchait sa sœur de traverser, disait des mots que Joe n’arrivait pas entendre pour de vrai. Il poussait la soeur contre le mur au fond du trottoir. Il avait un canif dans la main.
Joe a dégagé sa sœur, s’est mise à sa place, a regardé le garçon, le canif, et a giflé.
De toutes ses forces.
Le gamin est parti en courant. Joe et sa sœur aussi, couvertes d’une vraie trouille; celle qui conduit à l’école sans fatigue, dans un seul battement de cœur.
A l’école elles n’avaient rien dit.
Juste, Joe avait entendu dire par les grandes qui fréquentaient le fond de la cour, tout contre le mur infini qui séparait la cour des filles du bruit de celle des garçons, qu’un certain Dominique avait été ramené en larmes au directeur, sous la protection d’un commerçant chez qui il s’était réfugié.
Joe devait apprendre l’année suivant que Dominique avait été enfermé dans une « maison de redressement », comme on disait.
Il aurait frappé sa mère…


Elle avait découvert sa violence. Elle avait décidé de l’oublier.

  Ut le 05/06/2008
 

 

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donner l'encre ou les couleurs de sa symphonie à une note.
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