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7 février 2009 6 07 /02 /février /2009 07:57

La petite salle était encore sombre , fermée sur l’extérieur. Antoine s’échauffait, pliait, dépliait, vite et fort; pesait sur ses membres, son dos, sa nuque.

De temps en temps son regard accrochait la flèche d’argent que faisait la barre posée sur l’épais caoutchouc noir qui recouvrait le sol; on aurait dit qu’elle était assoupie, presque à l’affut de l’entraînement à venir. Hermétique: Antoine ne savait pas qui allait gagner d’elle ou de lui, aujourd’hui.

Antoine accroupi, en balance sur ses genoux pour les préparer aux charges à relever tout à l‘heure, se détendit, rapide et souple. Il s’approcha du bac de plastique orange posé sur un pied de ferraille près de la porte close, et frotta ses deux mains au bloc de magnésie qui s’y effritait. Puis il s’approcha de la barre pour la faire tourner d‘un doigt, machinalement, comme il faisait toujours avant de se lier avec elle. L’alliage glissa sans bruit à l’intérieur des deux manchons plus épais de ses extrémités; et une trace blanche de magnésie lui faisait maintenant comme un tatouage: la marque d’Antoine. Et bientôt elle serait recouverte de craie; ou même de sang, si les cals sur les paumes d’Antoine cédaient à l’effort.

Alors Antoine s’accroupit au-dessus d‘elle, écarta les bras tendus, et verrouilla ses doigts sur les parties granuleuses à pas glisser des mains.

Il commença ses gammes, souple et nerveux, en séries de trois arrachés: il chargeait la barre avec deux poids de cinq kilos; puis il frottait ses paumes de craie; puis il recommençait; presque sans pause, uniquement attentif aux sensations de son corps; échos du travail accompli, de l’approche de la perfection, muscle à muscle; entraînement après entraînement; année après année; jusqu’à maintenant et là.

La barre était encore raide et froide, mais aujourd’hui elle obéissait bien, et Antoine savourait chaque arraché: d’abord plié sur ses genoux, le dos tendu au-dessus de la barre, les mains en étau autour d’elle… et puis la glisser jusqu’aux genoux par la seule puissance de son dos, de ses cuisses; puis engager les genoux sous la barre et sauter, la laisser filer tout contre le corps jusqu‘à la cueillir enfin au creux des paumes et l’aider à s’exhiber au bout de ses bras tendus; la tête droite; les fesses à ras du sol; le regard loin dans la concentration, dans la finition. Alors il se relevait avec les cuisses, la barre en trophée au-dessus de la tête.

A cent kilos de poids, Antoine commença à se concentrer avant chaque mouvement, quelques longues secondes accroupi au-dessus de la charge, à dessiner mentalement tous les mouvements du corps pour que l’arraché soit félin, presque sans effort, comme un envol.

Antoine était seul dans la petite salle sombre, et l’instant heureux tenait en équilibre sur une barre d’haltérophilie.


Ut le 07/02/2009

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13 octobre 2008 1 13 /10 /octobre /2008 17:30

Plouf, comme dans du coton pour sa tête sans sommeil, l’avion s’était posé à Sidney.

Bien sûr qu’elle n’avait pas dormi: à 49 ans c’était son premier long courrier!…Même après l’océan, quand tout l’avion avait été largué de sombre et de silences, elle s’était accroupie à l’arrière, au large hublot près des « cuisines » d’inox des hôtesses, elle avait poussé le store de plastic, et elle avait bu le ciel comme de l’eau, dentelé de vaguelettes d’écume transparente, glissant sur un infini de mamelons de neiges éternelles.
Et quand plus tard elle avait poussé le volet beige du hublot tout contre son siège, qu’une lame rouge de soleil avait transpercé le grand vol en absence, que l’hôtesse était venue lui dire méchamment de ne pas lui réveiller tout l’avion, elle avait rit et bu encore!
Debout tout le monde! Venez donc respirer cette merveille, pourfendre vos cœurs à une aube de sang et d’or, là à portée de pinceau, flambant neuf, à vous en crever les yeux de bonheur jusqu’à la fin de tous vos jours!

12 heures d’avion avec un arrêt interminable dans l’aérogare vide d’un milieu de nuit à Sant Francisco; puis dégringoler de l’énorme oiseau dont les ailes passaient loin au-dessus des camions de l’autoroute au décollage, prendre un petit autocar d’air tout brinqueballant pour relier Sidney à Melbourne, sans boire un café, sans à peine passer au-dessus des côtes.
Ils avaient tourné longtemps au-dessus de la ville, et elle avait un peu l’impression qu’elles avaient fait connaissance toutes les deux: rectangles et carrés d‘encre des rues rectilignes, maisons basses à jardinets clos; et le centre à s’élancer au ciel, tours gris ardoise sur tours blanches.

Félix bougonnait: « Et maintenant, on va dormir où? Il faut que tu t’entraînes aujourd’hui, que tu manges et que tu dormes! »
C’est vrai qu’elle n’avait même pas réservé un hôtel: ils arrivaient de France avec leurs sacs de sport et leur précieuse inscription aux championnats du monde senior de « weight lifting« …. parce qu’à présent il fallait parler anglais et rien d’autre.
Ils avaient marché sous le soleil printemps jusqu’au building qui abritait le staff du championnat. On leur avait encore fait débourser quelques dollars, on leur avait ceint le cou d’un long badge bleu à pas se perdre, puis on leur avait appelé un taxi qui les avait conduits dans un bed and breakfest.
Félix avait dit: « On dort une demi-heure, et tu vas t’entraîner ».
Félix était parole divine: elle avait mit son portable sur une-demi heure, s’était allongée, avait sombré, et le portable avait sonné.
Réveil dans un espace intemporel… la tête qui tremble en réveillant Félix qui ronflait dans le petit lit à côté, qui ne voulait plus bouger… elle l’avait secoué jusqu’à ce qu’il se mette debout: elle voulait ramener une médaille, elle en avait déjà fait tous les sacrifices, ce n’était pas deux jours sans sommeil qui allaient bousiller ces championnats du monde de vétérans.

Ils étaient partis à pied, par de petits chemins clairs et gentiment semés d’herbe bien verte et bien coiffée entre de larges pierres servant de dallage pour la marche, sous quelques arbres très polis avec leurs branches ni trop hautes ni trop basses, le tout bordé d’immenses balustrades de bois plein pour cacher les jardins des maisons à vivre. Croisé peu de gens; écart de cité lisse et calme…. première image d’un continent quasi désert.
Ils étaient arrivés à la somptueuse bâtisse pour l’entraînement des athlètes sélectionnés.
Félix ne râlait plus: il prenait la température; il bâtissait la compétition du lendemain.
Toute fine, toute petite, toute de rouge collé sur le corps, elle était entrée dans la salle où tombaient les barres. Son cœur avait gonflé quand elle n‘y avait vu que de vieux gros débraillés et transpirants: elle allait leur montrer!
L’haltérophilie n’est pas qu’un sport de force; c’est aussi un envol souple de chat pour bondir, glisser sous la barre, les fesses au ras du sol, les bras tendus, la tête fière sur le dos droit! …L’arraché, quelle merveille!

Ils avaient trouvé un petit restaurant italien au bord de la nuit, sans plus qu‘elle sache quelle nuit c‘était du jeudi au Dimanche. Félix, en la regardant dévorer ses pates avait dit: « Je ne t’ai pas pesée. J’espère que tu fais le poids ». Il avait juste pensé tout haut, mais elle avait entendu, et laissé son assiette sur sa faim. Il ne fallait pas qu’elle dépasse les 58 kilos annoncés et calculés pour que sa compétition, demain, ressemble à une performance.

Le lendemain, à neuf heure, elle était assise sur le banc qui faisait face au bureau des arbitres, au milieu de toutes les filles, seule française. Elle tremblait; elle avait la trouille. Elle ne cessait pas de trembler... sans doute comme toutes ces autres qui lui souriaient, qui la questionnaient, qui riaient!...
Les arbitres avaient validé son inscription avec son passeport et sa licence; l’avaient pesée: il lui manquait un kilo; il allait falloir faire comme si elle l’avait quand même dans les cuisses ce kilo là, qu’elle se relève sous les barres, ferme, les genoux un peu écartés du corps, d’aplomb sur ses pieds.

La salle d’échauffement était tout petite, avec un immense panneau d’affichage indiquant à quel poids était la barre sur le plateau, juste derrière la porte gardé par un arbitre molosse.
Le poids de la barre doit toujours être en progression; on ne peut pas le faire redescendre… Félix, qui ne parlait pas un mot d’anglais, zieutait le tableau, lui annonçait ce qu’elle avait à faire, minute après minute, pour qu’elle soit, à la seconde donnée, prête à « tirer » sa première barre.
Des spectateurs entraient dans la salle d’échauffement, regardaient de tout près ses mouvements; l’un d’eux lui avait même relevé sa tête à la fin d’un arraché, avec un sourire, comme s’il évaluait la bête.
Elle apprendrait des ans plus tard qu’ils pariaient; spécialité australienne.
« Miss » son nom.
Elle était entrée dans l’arène dont seul le magnifique plateau de bois or et rouge était éclairé. Tout autour des gradins bourrés de monde qui grimpaient très haut dans l’ombre.
Félix était tout contre la porte d’accès, invisible dans le survêtement noir de ses championnats de France.
« Snash! »
Elle s’était accroupie pour saisir la barre à deux mains, et avait entendu, deux fois et très distinctement, qu’on criait son prénom.
Elle avait sauté, s’était accroupie sous la charge, les bras tendus, s’était relevée sans effort: la première barre, celle qui décide du reste de la compétition était passée.
« Down! » Elle avait accompagné la barre au sol, s’était retournée radieuse vers l’encoignure à Félix: il était déjà parti, préparait le gant de crin pour permettre à ses jambes d’avoir « le sang qui bout », comme il disait, en attendant le prochain essai.

Elle avait laissé glissé la dernière barre d‘arraché, juste au bout de son mouvement, alors qu’elle était déjà bien droite sur ses jambes, que Félix était déjà reparti préparer la stratégie de l’épaulé-jeté qui allait suivre après dix minutes de repos.

Même exercice, plus lourd parce qu’en deux temps: sauter et s’accroupir sous la barre posée sur les épaules, sous le menton, se relever, sauter encore pour la placer au bout de bras, au creux des paumes retournées.
Même ambiance, mêmes appels de son nom, même dernière barre que le jeté n’avait pas élancé assez loin au-dessus de sa tête: le kilo qui manquait à son corps avait manqué à l’élan du dernier saut de la toute dernière barre.

Une médaille d’argent lui serait passée au cou, et une toute jeune fille viendrait lui dire son émerveillement et lui faire signer son nom sur son cahier d’entraînements.

Félix continuerait de bougonner, parce qu’elle ne ramenait pas la médaille d’or, parce que la bouffe ne ressemblait à rien de tout ce que sa longue vie lui avait mis au palais, parce qu’il fallait reprendre l’avion le surlendemain sans plus un dollar pour aller visiter les kangourous.

Félix était déjà malade, mais n’avait rien dit, boitillait bien droit à ses côtés, accostait tout le monde en franglais et la présentait comme sa grande championne.

Au retour elle avait dormi dans l’avion presque de bout en bout, à côté de Félix, qui, la tête penchée sur ses souvenirs, chantait doucement pour oublier qu’il avait mal; qu’il allait quitter définitivement les plateaux de compétitions, les athlètes qui lui donnaient tout ce qu’ils avaient dans le corps, le bruit des barres qui tombent dans la poussière de magnésie.

Ut le 13/10/2008

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8 juillet 2008 2 08 /07 /juillet /2008 09:21


Quand sur un après-midi de soleil je suis allée à ta rencontre au creux de l’ombre ouverte de ta petite salle d’haltérophilie, j’ai reçu en cadeau la gifle claire de ton regard sur l’écume bouillonnante de tes mots en éclats de rires.

J’ai entendu ton tonnerre déclamer Hugo sur les sueurs en apprentissage; 
Entendu claquer l’encouragement qui porte plus loin les corps dans l’effort, dans la victoire sur la fatigue, dans la confiance posée sur l‘humilité.
Je t’ai vu effacer d’une main sur l’épaule les désespoirs solitaires
du geste manqué, de la force perdue, afin que le mouvement recommencé, corrigé, renfloué, s’accomplisse en intelligence par dessus le corps.

Les corps sous les barres.
Barres enlevées d’un cri, en élan au-delà de la force, au bout du saut
sur les bras tendus.

Et puis un jour tu m’as dit que tu étais malade. Juste comme ça, sur le refrain d’une autre phrase.

J’ai vu, quand la chimio t’écrabouillait, que tu disais
que tu avais le cœur dans l’eau, ton corps s’en aller vomir
la dernière dose des médecins aveugles aux chaires endolories.
J’ai vu les lacérations des rayons à mutiler, à effacer.
J’ai vu, au pas d’un jour sur l’autre, ton visage manger ton rire,
fermer tes sourires, clore tes chants d’être vivant.

Balbutiements solitaires de l’âme envahie par l’indécente maladie.

Un appel au creux d’une froide journée: pour la première fois,
tu me dis que tu es fatigué.
J‘ai hésité sur le bête « Je t‘aime«; j’ai juste répondu que personne
ne t’en voudrait si d’un coup tu lâchais tout.
Deux ans que tu manquais à la vie!

Deux jours plus loin tu as fermé la souffrance, desserré les dents
sur l’insupportable, ouvert les bras et laissé faire.

Dans le cercueil, ce jour de mon anniversaire,
comme tu étais petit!
J’ai touché ton vieux visage renfloué par l’embaumeur.
Tu m’as fait un clin d’œil au cœur juste pour dire « A bientôt mon enfant mon amour, ma dernière volupté ».

On ne sait jamais avant, jusqu’où on aime………
au creux de l’eau de mon cœur, la perle durcit du courage manqué,
du mot non donné.

Ut le 08/07/2008 

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8 juin 2008 7 08 /06 /juin /2008 12:38

Il est 16 heures 30.
La salle est très vaste, toute en longueur, avec par terre des espaces neutres et des espaces couverts de longs planchers étroits, à intervalles réguliers. Les planchers sont disposés en long dans une grande largeur de la salle. Des vitres sur toute la hauteur du mur au fond, une porte-fenêtre à gauche, des néons allumés même au plus clair de cette journée de mai. 
au de-là des planchers, à gauche, les haltères et machines de musculation; un petit tatami. A droite, au bout des planchers, les barres chargées de poids d’haltérophilie, sous des supports de barres.

Je dis « Salut; je suis bien dans la salle où François donne ses cours? » Un grand mec d’environ 18 ans me dit « Oui; il ne va pas tarder ».
Je m’assieds sur le repose-pieds d’une machine et je regarde: côté haltéro, le grand gars s’entraîne; une toute jeune fille blonde s’échauffe; une belle fille brune et fermée attend sur une chaise derrière un vieux bureau de bois, face au gars qui s’entraîne.

« Bloum! » : c’est la barre chargée qui retombe; les poids recouverts d’une sorte de caoutchouc rebondissent littéralement sur le sol rouge et un peu défoncé, de part et d‘utre d‘un des planchers. L’air est un peu opaque, et je comprends pourquoi quand je vois le grand gars s’enduire les mains d’une poudre blanche.
De temps en temps un regard coule vers moi et repart aussitôt; il n’y a presque pas de paroles: juste des sauts avec une barre, et de la sueur qui imbibe lentement le corps du gars.

Je jubile et je suis terriblement impressionnée.

François débarque, et l’air change: les personnages de la salle deviennent des gens qui parlent, rient. François me regarde et dit: « C’est bien. Tu es venue.
- Oui.
- Alors prends un bâton et échauffe-toi. »
Durant les trois maigres leçons de groupe que j’avais eu la chance de recevoir de François, nous avions appris à nous échauffer, et je me lance dans une singerie maladroitement de la théorie.
«  Saute! »
Je saute n’importe comment, mon bâton à bout de bras.
J’ai sauté 1 heure, passant du bâton à une vraie barre de 20 kg.
Je sue.
François me regarde, corrige « Recommence ».
« C’est suffisant pour aujourd’hui. Tu fais des squats; 4 séries de 3. »
Les squats, le socle de l’haltérophilie: une barre sur les épaules ou sur les clavicules, il faut s’accroupir et se relever. Et charger la barre. Et recommencer. Jusqu’à épuisement ou jusqu’à ce que la barre tombe, les muscles vides de la force suffisante pour lever le poids.
Et puis après les lombaires, en équilibre ventral sur une machine; et puis après les abdominaux « Au moins 100 »; et puis après les étirements, et tout le monde qui bavarde, et le bruit des poids qui tombent qui s’est tut: c’est la fin de la séance d’entraînement: il est 20 h.

Ce soir-là j’ai presque hurlé à chaqu’une des marches de mes 5 étages. Mes genoux m’ont brûlée toute la nuit, tout le lendemain, toute la nuit suivante… et j’y suis retournée.
Je me suis inlassablement accroupie au-dessus de la barre chargée, puis j’ai sauté avec cette immense barre dans les mains, ces poids si lourds, ces genoux qui brûlent.

Et puis j’ai encore et encore recommencé.
Aux squats je retenais mes larmes.

… le lundi suivant j’y étais de nouveau…. Je ne le savais pas, mais ça y était: ma vie recommençait.

  Ut le 08/06/2008 

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