Ut s'est remaquillée pour la première fois depuis la naissance de l'enfant....et ça a marché: tout le monde lui a trouvé un si joli teint! Que l'air des montagnes lui avait fait tant de bien!...
Et c'était vrai que pour cette première sortie en famille, le bébé tout près d'elle, elle se sentait presque pleine. En sursis sur la langueur, la fatigue, qui tournaient autour d'elle dès qu'elle s'arrêtait.
Jusqu'à la quiétude de cette soirée, elle n'avait été que trimballée, jour après nuit, entortillée dans le voile, le halo qui filtrait le son des autres; enfermée dans une ouate close qui limitait ses pensées et racourcissait ses gestes, qui l'obligeait à s'enrouler dans l'enfant et leurs deux murmurs intemporels.
Avant ce soir, quand elle avait tenté d'échapper au voile, de s'installer quelques instants dans le cercle des autres, elle n'était parvenue qu'à mâchonner des phrases plates et incolores... et Ut s'était regardée, un peu ahurie par son effort... toujours extérieure.
Ce soir, si elle était encore un peu en dedans d'elle-même, c'était presque volontairement, pour savourer mieux l'absence, dans l'instant indolore de P.; les silences dans sa tête, dans son être apaisé.
Bien sûr sa mémoire était encore pleine des enfers de P., de tous ces fragments de leur quotidien qu'elle ne parvenait pas vraiment à ranger dans l'imprécision des souvenirs; de l'effroi glissant qui lui disait, de ci de là, les meurtrissures, le goût terrorisé et haletant de ses premières syncopes, des premières gifles.
Elle savait que cet affaissement était encore tout proche lorsque, restée immobile trop longtemps, le bébé en repos contre son ventre, au creux de ses jambes repliées, elle s'arrachait à ce non-être de l'âme et du corps: le monde alors chahutait son équilibre.
Mais Ut glauque et paralysée par la morsure de la présence de P., avec pour seul guide le miracle doré du bébé dans un intervalle imprécis de temps, cette Ut là était en train de disparaître dans l'instant d'une impersonnelle terrasse de café, avec les siens autour qui discutent, la nuit claire et débordante de réalité sur eux. Son seul garde-fou. Les siens.
Depuis P. et sa fuite à elle, ils l'attendaient.
Ut les respirait ce soir, et savait qu'elle leur devait de limiter leur angoisse; de restreindre les frénésies de fatigue physique qui lui permettaient de ne pas parler, de ne pas sourire, de demeurer courbée et aveugle et sourde sur sa tâche.
Ut leur devait de faire semblant, de toute sa force... et elle osait espérer follement que ce semblant se muerait en vie, comme ces automatismes qu'on acquiert à force de faire et de refaire; que l'irréél lui deviendrait vrai, et net, et sûr.
Et pour se défatiguer de ses efforts en montagnes russes, plus loin dans la nuit, quand ils dormaient enfin tous, elle laissa venir sa solitude et reposer sa tête béante.... Car il va falloir trouver le juste équilibre du sommeil; le repos à fleur d'éveil qui lui permettra de s'arracher au premier cauchemar, en attente, debout dans l'ombre de la lune; qui lui permettra de se recoucher, au-delà de l'angoisse du gouffre du lourd sommeil qui tisse sa mort. Et puis il lui faudra recommencer, cauchemars après néants, jusqu'au matin engourdi et vitreux.
Ut savait que quand elle était trop lasse pour trouver ce fil de sommeil, le matin n'était alors que le tremblment inerte de ce qu'avait déteint la nuit. Que seuls les rituels du biberon à préparer et à donner à l'enfant épanoui de repos, la remettraient lentement dans l'heure... alors seulement elle saurait entendre les vies dans l'appartement et entr'ouvrir les lèvres pour se peindre un sourire-bonjour.
Pour la première fois ce soir Ut pouvait inspirer sa vie, presque la tâter, face à elle-même. Si la maladie ne s'en mêlait pas, elle allait peut-être bien réussir à s'omogénéiser... à nouveau Ut.