Juste un Cri d'elle à eux.
Bonjour, c’est Nine.
Il fait tellement froid! C’est idiot, mais je ne peux pas t’imaginer ailleurs que dans du noir nu et froid. Surtout avec ce petit corps que tu avais à la morgue ; bleu.
Oui, je sais, tu vas me dire, avec ce regard d’eau et sûr et triste que tu avais quelques fois: “Tu en as mit le temps. Ca fait deux ans ma Nine.”
Ben oui. Presque deux ans. Tu vois, avant je ne pouvais que me souvenir et en parler au Mec là-haut, celui auquel tu ne croyais pas, pour lui demander de te donner chaud et paix. Maintenant je ne veux plus regarder ton visage que j’ai viré à l’ouverture de mon ordi… Mais il faut que je te parle.
… Surtout dans le TER, à rien d’autre qu’à se souvenir….
Ca ne sert à rien de se souvenir sans toi. Un souvenir ça se partage. Alors je t’écris à chaque trajet.
Oui, parce que j’ai quitté la salle et Marseille, Vincent : les odeurs ne racontaient plus qu‘une sorte de rien malsain ; même le petit geyser rond de magnésie, à chaque fois que j’allais m’accroupir à la barre, à chaque fois que je n’entendais plus “Daï ma Nine!”
…Ca a été long, deux ans! Tu te souviens, tu m’avais dit “Je pars quelques temps. Je suis fatigué. Il faut que je me repose.” Et tu m’avais serrée si fort que je t’avais repoussé en riant.
Toi tu savais. Tu as toujours eu ce courage là. Et puis celui de ne jamais rien me dire sauf l‘indispensable ; comme cette fois à la salle, où ton bras à perfusions était devenu violet de sang éparpillé, et que tu me l‘avais montré avec tes yeux d‘enfant ; et qu‘alors je t‘avais obligé à appeler “Taxi“pour qu’il t’emmène à l’hôpital.
Tu te souviens?
Je sais que tu vas râler, ou fermer tes paupières lasses en tournant un peu la tête, mais il faut que je te le dise encore : ces remèdes t’ont inoculé ta mort, doucement ; des remèdes à ne pas crier sur le vide des scientifiques impuissance. Je le voyais bien qu’ils torturaient, balafraient, brouillaient ton corps d’avec ta vie. Quand je t’en parlais tu disais que les médecins t’avaient raconté le malheur, prédit la mort ; qu’ils avaient insisté sur l’urgence de ne plus être, de donner ton corps aux médicaments, aux brûlures. Tu ne voulais pas croire que la science des médecins ne sait plus que l’âme existe ; qu’elle n’est en affaires qu’avec les corps en malheurs… Tu me grondais ; tu n’écoutais pas. Tu les a laissés te gommer…
...C’était notre dernière année d’entraînements.
Ton corps déjà en déséquilibre sur la vie, mais toi assis bien droit sur le banc de bois de ta petite salle. Et moi qui sautais avec les barres.
Je voulais encore t’épater, tu sais!
Quelques fois au début, et puis de plus en plus souvent, tu ne voyais plus mes bêtises sous les poids ; ou tu étais trop fatigué pour répéter : “Fixe tes trapèzes ; n’enroule pas la barre ; allez, fort!” Et tu me disais que tu avais le cœur dans l’eau. Et puis tu allais vomir ta chimio.
Tu te rappelles la dernière fois qu’on s’est parlé? C’était trois jours avant. Tu m’avais appelée ; j’étais en voiture pour aller à la salle, et toi tu avais cette voix d’ailleurs, qui tremblait un peu; ta voix d’hôpital. Pour la première fois tu m’avais dit “J’ai mal” . Je t’avais répondu que personne ne t’en voudrait si tu lâchais tout…. Maintenant c’est fait. On t’a brûlé le jour de mes cinquante quatre ans.
Toi qui aimais tant me faire un cadeau pour mon anniversaire…
Ils t’avaient mit ton costume gris perle, bien serré jusqu’au menton ; et puis ils avaient emballé ton corps dans un drap croisé. Je ne voyais que ton visage ; presque un visage d‘enfant devenu vieux par hasard ; ou par accident. C’était la première fois que j’embrassais un mort. Mais surtout, je t’ai caressé la joue, et ça me faisait drôle que tu ne sentes rien ; comme si mes doigts étaient vides ; ou comme si on avait débranché le fil qui nous reliait.
J’étais toute seule ; dedans ; avec tout mon amour pour toi…
Et non, ce n’était pas triste, parce que tu étais si calme que tu ne te ressemblais pas.
Le triste ça a été après, au milieu de tous ces gens qui pleuraient ; qui me volaient ton souvenir, en quelque sorte.
Au téléphone je n’avais pas osé dire Je t’aime. Je n’avais pas osé, Vincent: ç’aurait été comme mettre une pelleté de terre sur ta vie. Je ne pouvais pas faire ça.
Et ton absence fait toujours ce bruit de verre brisé à chaque pas de mémoire…
Ut.