Ut avait vu, petit à petit, dans le miroir de la toilette des matins, les marques de violence se mêler à ce nouveau figé-mou de la peur installée sur son visage: au-dessus de large flaque bleueâtre sur sa joue droite, est assise comme une veulerie au bord de son regard.
Cette peau grise et creuse, et ces vieux cernes qui gomment l'intensité de son regard noir.
En se regardant elle ne voyait qu'un lambeau d'humanité; le reflet terne de la bestialité, de la sauvagerie, de l'horreur qui respire quelque part en chacun.
Elle n'avait jamais rencontré cette partie d'humain; juste pressentie, comme une tache qu'on trimbale et qu'on tait.
Alors, pour ne pas se haïr, pour ne pas blesser le regard de ceux qui l'aimaient, elle inventait.
Elle inventait qu'elle avait glissé sur une pierre plate et grasse d'eau au sein des vacances; qu'elle s'était heurtée à la portière entr'ouverte de la voiture........ que sa grossesse fatiguait sa vie. Parce que P. aimait la sortir après les coups, comme pour exhiber son pouvoir, l'isoler un peu plus, souligner sa propre folie face au monde.
Au début le regard d'Ut refusait d'affronter la vie des autres.
...Et puis elle avait appris, avec les mensonges, à respirer fièrement pour cacher sa honte, avorter les jugements ou la poisseuse pitié.
Elle seule savait que sous les gestes hautains la dégringolade de son corps suivait sa déchéance intelectuelle. Qu'à force d'être misérable, son corps n'éblouissait plus, même dans cette petite jupe qui sculptait ses jambes.
Elle enfouissait sa détresse sous un vieux sourire à elle... mais ses yeux ne remontaient plus droit jusque dans ceux des autres; et son ancien regard abrupt ne leur violait plus l'âme: elle traînait les autres à ras de ses cils.
Ut était coupable et honteuse d'être devenue une ombre malsaine; une ombre qui murmure à la foule douillette de la rue la bassesse, l'échine ployée; qui transpire la solitude de chacun, la grande peur de l'existence humaine.
Elle était coupable d'avoir incité un homme à la violence, et d'avoir laissé un homme la violenter.
Honteuse et coupable de cette peur veule qui défaisait les traits précis de son visage pointu, et qui allait, inexorablement, exiter l'instinct de meurtre de l'autre, le soir, à l'instant du juste elle et lui.
La violence et la peur ont une odeur d'animal à quatre pattes... et Ut suintait ce remugle.
Elle qui, avant, vivait irradiée et radieuse d'humanité. Si vraie, si confiante. Si assurée du petit éclat divin que son Bon Dieu de miséricorde déposait à l'infini dans le replis fragile de toute âme.... l'amorce du bonheur.
Maintenant elle avançait, trop seule et trop pauvre, sa détresse entortillée au creux du ventre, et ses yeux aveugles par terre.
Elle avançait jusqu'à ce Dimanche de rupture, en équilibre sur un misérable reliquat d'instinct de survie: après qu'elle et P. se soient définitivement perdus, elle avait marché sur sa honte et déccroché le téléphone pour appeler son fils aîné à son secours.
S'il n'était pas venu, ce fils qu'elle avait écarté de sa vie pour l'amour de P., Ut se serait laissée mourir avec le bébé, à genoux sous les paroles et les coups.