Juste un Cri d'elle à eux.
Petit matin glacé, frileux sur l’humide de la nuit.
L’autoroute grise et vide glisse vers un ciel large et blanc.
Pas d’autre horizon. Pas d’autre son que le feulement des pneus et de l’air.
Je conduis. Elle est assise à côté de moi; les yeux trop grands, trop étirés sur la peau tendue de son visage pointu; ce vieux visage d’enfant. Ses cheveux d’or bun sont tirés en queue de cheval. Elle serre à s’en blanchir les phalanges trois énormes sacs en plastique posés sur et autour d’elle:
La « cantine », qu’elle a économisée sou à sou depuis qu’elle sait qu’il est là-bas; depuis qu’elle sait comment ça fonctionne.
Je la conduis à la Farlède, au centre pénitentiaire où vit son amour depuis quelques semaines. Quelques semaines sans qu’ils se soient vus, entendus, écrit. Des semaines de pleurs et de frénésies hurlées après un stupide contrôle routier: il roulait sans permis. Ce n’était pas la première fois.
Il était parti dans la voiture de police; elle était restée au trottoir du rond point, seule avec son téléphone et moi au bout.
Elle fume; j’entrouvre la fenêtre. Dehors il fait une odeur de feuilles mises à sécher sur du vent.
Je la regarde: elle grelotte presque spasmodiquement.
« Tu crois qu’il va vouloir me parler? Tu crois qu’il m’en veut de lui avoir demandé de prendre la voiture ce jour là, juste ce jour là, pour aller visiter l’appartement? »
Tout un chapelet doux de projets à la poubelle.
Je lui réponds que non. Qu’il l’aime.
Le silence s’entend quand elle renifle.
Au bout de l’autoroute elle me guide: elle a fait seule les démarches pour avoir enfin une autorisation de parloir; aujourd’hui elle connaît Toulon et la Farlède, tous les bus qui y vont et en reviennent, tous les horaires, tous les tarifs.
Elle me psalmodie ses millions d'heures à courir entre l’avocate et la prison; la prison et la mairie, pour le certificat de concubinage; ces portes closes; ces regards qu’elle a dû affronter pour avoir le droit d’être là, maintenant, une femme de détenu.
Dans la rase zone industrielle de La Farlède, elle me dit qu’il faut qu’elle fasse pipi, qu’elle boive un café. On s’arrête. Il n’y a que des hommes dans le café-pâtisserie; ils nous regardent et savent où nous allons; ils ne nous regardent plus.
Le café a un goût d’eau sale. Debout dehors, on fume elle et moi. Elle se serre dans son petit manteau blanc, de plus en plus maigre et transparente; de plus en plus belle au bout de son regard vert qui tremble.
Ut le 21/09/2008