Juste un Cri d'elle à eux.
L’autoroute est un long silence gris rayé de blanc, droit, loin, si loin qu’il en a perdu l’écoulement du temps, la date et l’heure, et même, par bribes d’écarts de vigilance, pourquoi il est là.
Il avait grimpé les deux hautes marches de la cabine à quatre heures, encore lourd de nuit, à peine réchauffé des deux grands cafés qui avaient ponctué une douche sans bonheur, une douche à réveiller.
Derrière lui le bahut ne bouge pas: il est plein jusqu’en haut des ridelles, et faut même qu’il fasse gaffe à ne pas se faire prendre à la bascule sur la route, parce qu’il le sait: il est en surcharge.
Bien à plat sous ses mains encore moites de sommeil, le chaud volant glisse. Large bouée de sauvetage au sommeil, ou bien tranquille accoudoir pour soulager le dos, son volant est son seul ami dans la solitude de la cabine; le miroir du 12 tonnes, ses moindres frémissements, ses plus petits écarts de conduite.
En tendant l’oreille il peut saisir le chuintement des pneus sur le bitume, comme si chaqu’une de leurs striures s’en arrachait, ventouse déroulant une éclaboussure de boue, de neige gorgée de gros sel.
Il commence à faire chaud dans son habitacle, sa pièce à vivre. Il attrape le thermos calé entre les deux sièges, en remplit à ras bords le bouchon qui sert de tasse, allume le poste de radio accroché au plafond, se lève un peu du siège, tire sur ses jambes doucement, l’une après l’autre, se rassied, pose ses deux coudes sur le volant, boit à petits coups…
Il glisse le regard à droite:
Derrière la glissière qui sépare la vie et la route, un arbre tend au ciel encore blanc d’insomnie ses branches noires enlacées d’un édredon de neige.
C’est parti pour deux jours, trois…
Ut le 14/10/2008