Juste un Cri d'elle à eux.
Ce soir Ut appelle P. pour un rendez-vous avec le bébé, après cette énorme coupure des vacances.
…Et P. lui dit qu’il l’a quittée. Non, il ne veut plus la voir, ni voir l’enfant.
Il ne viendra plus faire hurler l’angoisse de ses impératifs coups de sonnette.
Il ne la regardera plus.
Il ne tentera plus de la frôler pour humer et se souvenir.
Il ne fera plus déborder son âme-enfant dans ses yeux, alors bruns-clair et pailletés de douceur, pour l’attendrir.
Elle ne sera plus tentée d’écarter doucement les longues mèches frisées et noires et rebelles à l’élastique, qui gênent son regard. Elle sait le geste de sa large main à lui, ouverte sur son front, qui repoussera les cheveux, les yeux baissés sur ce qu’il va dire. Son odeur va s’évaporer de la mémoire d’Ut.
Il ne restera plus de lui que ce que l’enfant saura retrouver: une démarche lente et balancée, ou un tic au coin de l’œil, ou une amertume frissonnante sur la lèvre.
Ce soir Ut n’a plus, et jusqu’à l’infini du cœur, que sa solitude. Même la musique sournoise de sa souffrance est en suspens.
Il n’y a plus qu’une silhouette noire, et loin au-delà du balcon, le gris tendre de la nuit mouchetée des tardives lueurs de l’insomnie de la ville.
Juste Ut, debout, le dos à la porte-fenêtre, face à son propre reflet dans les quatre miroirs qu’elle a accrochés au mur, qui élargissent l’appartement de nuit. Juste un femme, seule, tendue pour n’être qu’attentive aux rythmes du sommeil des enfants.
Elle attend, bien droite.
Elle attend ce qui ne lui arrivera jamais plus: que la vie lui rende la monnaie de ses larmes; que son visage un peu levé se tourne encore une fois et que ses yeux s’allument dans le regard d’un homme… même si ce don si naïf, si tendre, si désespéré, si femme; même si cet abandon rayonnant doit être dupé et avili et laissé.
Ut est là, si droite et si seule, au bord de sa vieillesse, dans la rupture du silence et de l’absence, à côté du téléphone qui ne lui apportera plus le frémissement heureux qui précède la voix espérée.
La voix de P. avait raccroché, vibrante et brutale; définitive. Il n’a même pas dit Adieu.
Ut avait alors pris le bébé blond et rieur, et l’avait posé dans ses jeux sur le lit, tout contre son corps à elle allongé dans la pénombre de leur chambre. Elle voulait dire à l’enfant l’absence du père, et le vide qui naissait dans son ventre à elle; et surtout, surtout, qu’il commence, cet enfant, à apprivoiser ce manque qui va maintenant faire partie de sa vie: « Papa ne sera jamais à tes côtés, mon amour, mon ange. Papa nous a laissés pour une petite fille blonde et une autre maman. Papa ne caressera plus la soie lumineuse de tes cheveux de ses grosses mains si rondes et si douces sur toi. L’enveloppe de ses mains et l’abri de sa voix ne t’accueilleront jamais plus. Et il te faut apprendre maintenant, mon fils, mon enfant d’amour, à vivre et à chanter et à aimer avec cet espace-refuge mort en toi ».
… Mais la voix d’Ut était restée au fond d’elle, avec ses larmes et tout son malheur. Et l’enfant blond continuait de jouer, sans se soucier.
… il n’y a plus qu’une silhouette noire…..