Juste un Cri d'elle à eux.
La petite salle était encore sombre , fermée sur l’extérieur. Antoine s’échauffait, pliait, dépliait, vite et fort; pesait sur ses membres, son dos, sa nuque.
De temps en temps son regard accrochait la flèche d’argent que faisait la barre posée sur l’épais caoutchouc noir qui recouvrait le sol; on aurait dit qu’elle était assoupie, presque à l’affut de l’entraînement à venir. Hermétique: Antoine ne savait pas qui allait gagner d’elle ou de lui, aujourd’hui.
Antoine accroupi, en balance sur ses genoux pour les préparer aux charges à relever tout à l‘heure, se détendit, rapide et souple. Il s’approcha du bac de plastique orange posé sur un pied de ferraille près de la porte close, et frotta ses deux mains au bloc de magnésie qui s’y effritait. Puis il s’approcha de la barre pour la faire tourner d‘un doigt, machinalement, comme il faisait toujours avant de se lier avec elle. L’alliage glissa sans bruit à l’intérieur des deux manchons plus épais de ses extrémités; et une trace blanche de magnésie lui faisait maintenant comme un tatouage: la marque d’Antoine. Et bientôt elle serait recouverte de craie; ou même de sang, si les cals sur les paumes d’Antoine cédaient à l’effort.
Alors Antoine s’accroupit au-dessus d‘elle, écarta les bras tendus, et verrouilla ses doigts sur les parties granuleuses à pas glisser des mains.
Il commença ses gammes, souple et nerveux, en séries de trois arrachés: il chargeait la barre avec deux poids de cinq kilos; puis il frottait ses paumes de craie; puis il recommençait; presque sans pause, uniquement attentif aux sensations de son corps; échos du travail accompli, de l’approche de la perfection, muscle à muscle; entraînement après entraînement; année après année; jusqu’à maintenant et là.
La barre était encore raide et froide, mais aujourd’hui elle obéissait bien, et Antoine savourait chaque arraché: d’abord plié sur ses genoux, le dos tendu au-dessus de la barre, les mains en étau autour d’elle… et puis la glisser jusqu’aux genoux par la seule puissance de son dos, de ses cuisses; puis engager les genoux sous la barre et sauter, la laisser filer tout contre le corps jusqu‘à la cueillir enfin au creux des paumes et l’aider à s’exhiber au bout de ses bras tendus; la tête droite; les fesses à ras du sol; le regard loin dans la concentration, dans la finition. Alors il se relevait avec les cuisses, la barre en trophée au-dessus de la tête.
A cent kilos de poids, Antoine commença à se concentrer avant chaque mouvement, quelques longues secondes accroupi au-dessus de la charge, à dessiner mentalement tous les mouvements du corps pour que l’arraché soit félin, presque sans effort, comme un envol.
Antoine était seul dans la petite salle sombre, et l’instant heureux tenait en équilibre sur une barre d’haltérophilie.
Ut le 07/02/2009